Sabica Senez | Schallmauer [Le Mur du son]
ou le son que fait notre séparation quand elle prend fin

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Supplément web

Voici le supplément web à mon CD audio Schallmauer [Le Mur du son], paru en septembre 2009 chez OHM, maison d’édition d’Avatar spécialisée dans la publication et la diffusion des arts audio et électroniques.

Les archives sonores qui constituent cette suite sont la propriété des sources mentionnées qui les offrent sur le Web dans leur version audiovisuelle intégrale. J’ai écrit, adapté ou librement traduit les descriptifs qui les accompagnent. Quant à la photographie qui a servi au visuel du projet, elle est de Mériol Lehmann, artiste et directeur technique d’Avatar. Elle a été prise à Berlin à l’été 2007, lors de l’exposition Avatar Digitale Poesie (avatarquebec.org/berlin), à laquelle j’étais invitée à présenter pour la première fois mon installation sonore intitulée Wo Bist Du? (Où es-tu?). C’est la découverte de Berlin et le besoin de comprendre un pan tragique de son histoire – les années du Mur (1961–1989) – qui m’ont inspiré ce projet.

Après avoir abordé les thèmes de l’absence et de la distance au cours des vingt dernières années, d’abord dans mes écrits et plus récemment dans mes pièces audio, j’ai voulu parler des retrouvailles pour me prouver que les histoires tristes ne sont pas d’emblée condamnées à connaître une issue tragique.

Les premières semaines de travail, à l’automne 2008, ont été consacrées à éplucher le cyberespace à la recherche de documents audio et audiovisuels qui serviraient de seul et unique matériau pour la création des pièces. Ces archives sonores devaient relater, disons-le ainsi, les retrouvailles entre des gens qui avaient été séparés de force. J’entends par là une séparation non souhaitée, voire brutale et soudaine, entre des personnes qu’un lien fort unissait. Il pouvait s’agir d’un lien amoureux, d’une filiation, d’une amitié profonde, ou encore d’une communauté d’esprit, par exemple celle entre Nelson Mandela et le peuple noir sud-africain. La durée de la séparation n’était pas un facteur déterminant. Ce sont plutôt les circonstances et la petite histoire de la séparation qui comptaient. Par exemple, la prise d’otage d’un petit groupe de journalistes durant « seulement » une quinzaine de jours risquait de susciter chez les victimes (les otages eux-mêmes tout comme leur famille respective) une profonde anxiété puisque rien ne laissait entrevoir l’issue de ce drame. Bien sûr, la durée joue un rôle de taille, comme dans le récit de la séparation puis des retrouvailles d’un homme et d’une femme, frère et sœur, qui non seulement ne s’étaient plus vus depuis cinquante-deux ans, mais ignoraient tous deux si l’autre était encore vivant. La femme avait réussi à s’enfuir de Hongrie durant la « courte » et violente insurrection de 1956 contre le régime stalinien, faisant partie des quelque 200 000 personnes qui, fuyant l’arrestation ou la déportation, cherchèrent refuge en Occident. La sœur avait immigré au Canada avec sa fille. Le frère, lui, avait survécu et fondé famille. L’un et l’autre vécurent donc durant plus d’un demi-siècle sans savoir si l’autre était en vie, dans un silence lourd et périlleux…

Après avoir écouté une bonne centaine d’archives du genre, je pouvais très bien imaginer que ces séparations suscitèrent chez toutes les victimes des émotions si contradictoires qu’elles menèrent à une espèce de conversation intérieure débilitante. L’espoir et le désespoir faisant une ronde perpétuelle, luttant l’un contre l’autre avec tout ce que cela implique de peur et d’angoisse, de rêveries et de trop brefs moments de sérénité.

On ne peut capter in extenso sur aucun support, ni audio ni visuel, des mois ou des années de ces innombrables séparations; toute cette attente et toutes ces agonies. C’est impossible. Mais grâce à ces médias, quelques secondes ou minutes des retrouvailles nous parviennent, même à retardement : les chaînes de télé du monde entier en raffolent. Ces instants des retrouvailles agissant à la fois comme nourriture essentielle et récréation. Nous nous rapprochons d’un heureux dénouement, nous pleurons avec pudeur de ce qu’« eux » ont cette chance qui aura fait défaut à soi-même, aux orphelins, toutes allégeances confondues. Nous nous émouvons d’avoir eu tort de ne plus espérer. Et cette confiance retrouvée fait du bien. Un bien fou…

Les extraits sonores que j’ai enregistrés, une cinquantaine au bout du compte, n’ont pas tous servi à créer les pièces qui composent le CD; de la même manière, je ne vous les offre pas tous ici. Mais chacun d’eux a inspiré l’ensemble du projet dans sa texture finale. Ces fragments d’histoires humaines ont tout à voir avec la vie dans ce qu’elle a de plus sémillant et de plus aride, et ils m’auront marquée pour la suite de ma propre existence. J’ai dorénavant cette certitude : l’espoir existe en dehors de soi. Il ne s’agirait donc plus d’y croire ou de ne pas y croire. L’espoir « est », et il « est » avec ou sans nous. C’est une bonne nouvelle, non? Que le résultat final du projet laisse peu à « entendre » de ces extraits d’archives n’importe pas. Ils sont devenus matière brute et existent en filigrane. Chaque son y est, quelque part. Chaque voix, chaque larme et chaque petit rire, chaque mouvement vers l’autre, souvent manipulés à l’extrême, mais là, pareils à l’objet de notre attente qui se terre… en espérant.

Je remercie chaleureusement celles et ceux qui auront fait de cette aventure échelonnée sur quatre saisons un passage agréable et, surtout, fort réparateur. J’ai aussi une tendre pensée pour mon défunt chat, Bacio, qui aimait bien se coucher sur mon bureau en période de création.

Sabica Senez, Québec, 2009

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Cette page, gracieusement hébergée par Avatar, a été conçue et réalisée par Arnaud Benjamin Langlois. La mise en ligne a été coordonnée par Myriam Lambert, responsable de la promotion et de la distribution d’Avatar. Je remercie pour leur aimable collaboration toute l’équipe de l’organisme ainsi que Marie-France Thérien.

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