ART ET DÉTOURNEMENT
Quand les artistes se lèvent pour réclamer l’autonomie et l’autorité de leur oeuvre, nous ne pouvons que les applaudir pour leur courage, même si nous savions bien qu’ils ne disent pas toute la vérité. La notion d’auteur est en effet un acte de foi. Libre à quiconque de nommer miracle la guérison par pénicilline. Libre à quiconque de nommer auteur celui qui réchauffe les restes du festin de la veille.
Il y a cinq ou six siècles, l’imaginaire a connu un sursaut, une sorte d’inflation. Thomas More nous proposa alors une Utopie, un monde imaginaire et donc renouvelable à l’infini, dans lequel chacun peut rêver le territoire de son existence : unique et nouveau. Tu veux devenir propriétaire? Go west young man, chacun peut y trouver une terre et y construire son monde propre. Idem pour la représentation perspective de la même époque : chaque section de la méthode suppose une parcelle de terrain hypothétique, mais possible. La technique ellemême nomme l’espace avant que la vigie n’ait crié « Terre! » et le place dans l’oeil unique de celui qui regarde. Et comme cela coïncide avec la découverte de continents nouveaux, chacun peut rêver d’un terrain à soi, où il est le centre de la culture, le début et la fin. Seul au milieu de tous. La fondation de l’American Dream.
Que l’imagination ne naisse de rien, comme le territoire, est au moins aussi farfelu que la génération spontanée en biologie, de la même époque.
Alors que Debord pouvait passer pour un alcoolique délirant quand il affirmait, à la suite de Lautréamont, le détournement comme seule voie de création possible, au moins la moitié de la rumeur était non fondée : il était le plus lucide du lot. Il était le Louis Pasteur de l’art. Exercice : relire « Mode d’emploi du détournement », de Debord et Wolman, à http://sami.is.free.fr/Oeuvres/debord_wolman_mode_emploi_detournement.html
Regardez les automobiles autour de vous, que tous les fabricants annoncent comme uniques : y a-t-il plus semblables objets que deux de ces véhicules pris au hasard? Quatre roues, un moteur, des sièges, le tout orienté par un volant situé à gauche — à droite si vous demeurez là-bas. Y a-t-il plus semblables que deux de ces téléphones cellulaires qui donnent pourtant lieu à toutes ces poursuites autour de brevets et copyrights? Monsanto en est rendu à vouloir breveter un cochon, comme si ses techniciens avaient inventé la bête…
Vérité douloureuse : il n’y a pas grande différence entre ceci et cela. Il n’y a pas grande différence entre vous et vous. Entre vous et moi. Nous sommes identiques, presque. C’est ce presque, ce je ne sais quoi et ce presque rien, qui fait toute la beauté de la chose.
C’est de ce presque dont il sera question. Ce léger détournement du modèle standard, qui fait que je ne suis pas vous et que vous n’êtes pas moi, même si tout semble l’indiquer. Que ceci n’est pas, n’est plus cela.
Avatar propose de consacrer les trois prochaines années — de l’automne 2011 au printemps 2014 — au détournement comme stratégie de création.
Fidèle à son approche passée, Avatar consacrera une partie de ses ressources à des projets d’artistes invités ou provoqués autour de cette problématique, et recevra les propositions des artistes, collectifs, théoriciens ou autres susceptibles de nourrir la réflexion. Vous êtes donc invités par la présente à nous faire part de vos intentions.
Jocelyn Robert
président